Journée de Perfectionnement en Colo-Proctologie

 

Examen fonctionnel du périnée : " comment je fais ".

Richard Villet

Service de chirurgie viscérale et gynécologique, Hôpital des Diaconesses 75012 Paris

 

Le rôle du périnée de la femme est ambitieux puisqu'il doit maintenir les organes pelvi-abdominaux, assurer la continence urinaire et fécale et permettre en même temps quatre fonctions essentielles à la vie : la miction, l'activité sexuelle, la parturition et la défécation. L'examen fonctionnel du périnée vise donc à apprécier ses qualités de soutien et à analyser l'équilibre de ces différentes fonctions. Il est important de se souvenir, lors de cet examen, qu'il n'y a pas toujours de corrélation entre l'anatomie et la fonction. Certains périnées à l'anatomie dégradée peuvent conserver des fonctions normales et inversement des périnées à l'anatomie parfaite peuvent s'accompagner de troubles fonctionnels importants qu'il faudra tenter d'expliquer surtout après chirurgie. L'examen fonctionnel du périnée repose sur l'interrogatoire et sur l'examen clinique. Cet examen fonctionnel s'associe à un examen complet que nous ne traiterons pas ici.

1 Interrogatoire

L'interrogatoire est fondamental puisque qu'il permet d'analyser les troubles fonctionnels pour lesquels la patiente vient en général consulter. On analysera successivement :

1.1 Les troubles fonctionnels urinaires

On distingue :

1.1.1 Les troubles de la perception de besoin
 
- le besoin impérieux ou impériosité mictionnelle est un besoin soudain (non progressif et d'emblée urgent) et non inhibable.
- la pollakiurie est un besoin trop fréquent, en règle générale l'intervalle entre deux mictions diurnes doit dépasser trois heures et il ne doit pas y avoir de miction nocturne.
 
1.1.2 Les troubles de la continence

L'incontinence urinaire est définie comme la perte d'urine par le méat urétral. On distingue schématiquement l'incontinence urinaire d'effort et l'incontinence urinaire par impériosité.
L'incontinence urinaire d'effort (I U E) survient sans besoin préalable au moment de toute augmentation de la pression abdominale. Suivant l'importance de l'effort qui la provoque, l'incontinence urinaire d'effort est classée en 3 degrés :
- degré 1 : survenant pour un effort important : toux, rire, éternuement
- degré 2 : survenant pour un effort moyen : course, sport, port de charge lourde
- degré 3 : survenant pour un effort minime : marche rapide, passage position couchée-debout.
L'incontinence urinaire par impériosité est précédée d'un besoin impérieux et peut survenir en dehors de l'effort.

Suivant l'importance des fuites l'incontinence urinaire d'effort peut également être classée en stades :
- stade 1 : fuites minimes épisodiques
- stade 2 : fuites importantes quotidiennes nécessitant le port d'une garniture
- stade 3 : fuites permanentes.
L'importance de la fuite est mieux appréciée par un " Pad-test " qui consiste à peser une garniture avant et après une activité physique standardisée. Ce test se dérouler de façon courte ou sous 24 heures. Il nous semble se justifier surtout dans les essais cliniques et en l'absence de fuite évidente à l'examen clinique.

1.1.3 Les mictions anormales

- la dysurie correspond à une gêne à la miction, qu'elle survienne au démarrage, en cours ou la fin de la miction.
- la rétention est la persistance après miction d'un résidu dont le volume définit la rétention incomplète (< à la capacité vésicale) et complète (> à la capacité vésicale). Dans ce cas une incontinence par regorgement peut se voir.
Les troubles urinaires observés peuvent s'intriquer de façon très variable et avoir un retentissement très différent d'une patiente à l'autre. Aussi différents questionnaires ont été élaborés pour quantifier l'importance des troubles fonctionnels et évaluer leur retentissement sur la qualité de la vie des patientes.

1.2 Les troubles fonctionnels génitaux

Les troubles fonctionnels génitaux sont rares, s'observant surtout au cours des prolapsus importants de la femme âgée sous forme de pertes anormales parfois sanglantes. Une pathologie associée (cancer) doit bien évidemment être éliminée. Chez la femme plus jeune on observe des dyspareunies et leur relation avec le trouble de la statique pelvienne est difficile à faire. Il en est de même de toutes les douleurs pelviennes.
 
1.3 Les troubles fonctionnels rectaux
 
1.3.1 Les pertes anormales

Il peut s'agir de glaires ou de sang qu'il faut explorer au minimum par une recto-sigmoïdoscopie. Ces pertes peuvent être liées à un traumatisme de la muqueuse rectale invaginée ou à un ulcère solitaire en rapport avec un prolapsus interne du rectum.

1.3.2 La constipation et la dyschésie

La définition de la constipation est difficile car il n'y a pas de bonne définition de la défécation normale. Il est classique de distinguer la constipation de transit ou inertie colique de la dyschésie ou difficulté d'exonération. En fait, cette distinction doit être nuancée car l'inertie colique retentit sur la défécation elle-même et inversement. Quoi qu'il en soit, en pratique l'interrogatoire s'efforcera de préciser  :
- la consistance habituelle des premières selles
- le nombre de selles par semaine
- l'utilisation ou non d'un laxatif en précisant le type et la fréquence d'utilisation
- la conservation de la sensation de besoin et l'existence de besoins impérieux
- en cas de dyschésie, l'utilisation de manouvres manuelles : vaginales, périnéales voire endo-anales pour assurer la défécation.

1.3.3 L'incontinence anale

L'incontinence anale (I A) correspond à une émission involontaire de gaz et/ou de selles liquides et/ou solides. Il faut rechercher une origine " extrapérinéale " à cette incontinence (état diarrhéique chronique, réduction de la capacité ou de la compliance rectale, perturbation de la perception rectale). Comme pour l'incontinence urinaire, il faut s'efforcer de la quantifier et d'apprécier son retentissement sur la qualité de vie. Là encore, comme pour l'incontinence d'urine, plusieurs questionnaires ont été élaborés.

2 L'examen clinique

Il débute en général en décubitus dorsal, sur table gynécologique. Il est statique et dynamique, c'est à dire que chaque temps d'examen est fait en repos, en poussée abdominale continue et à la toux, en effort de retenue.

2.1 L'inspection vulvo-périnéale et péri-anale

Au repos, elle apprécie la trophicité vulvo-vaginale, la distance ano-vulvaire et l'aspect des plis radiés périanaux. Elle renseigne sur l'existence de cicatrices périnéales, d'un ectropion du méat urinaire, d'un périnée éculé et/ou d'une béance vulvaire. Même au repos, peut exister une tuméfaction faisant saillie à la vulve ou un prolapsus rectal.
L'effort de poussée peut faire apparaître les éléments d'un prolapsus pelvien antérieur, postérieur ou mixte qu'il faudra analyser et quantifier. Une simple poussée est parfois insuffisante ; il faut demander à la patiente de pousser en tirant et en écartant les cuisses qu'elle saisit au niveau des creux poplités. Parfois on observe une disparition complète du sillon fessier avec une protusion de l'anus (aspect en cul de chien) signant en règle un périnée descendant.
En retenue, si les releveurs sont efficaces, les éléments prolabés peuvent réintégrer le petit bassin et la vulve se fermer.
A la toux, on recherche une fuite urinaire en s'assurant préalablement que la vessie n'est pas vide. Il faut faire tousser de manière répétitive, car ce n'est parfois qu'après plusieurs essais qu'on voit jaillir du méat urétral un jet plus ou moins puissant. L'existence d'un prolapsus peut empêcher l'extériorisation des fuites urinaires qu'il faut donc rechercher à nouveau en faisant tousser la patiente après réintégration du prolapsus. L'effort de poussée ou la toux peuvent aussi révéler une incontinence aux gaz, voire aux selles. Plusieurs manouvres ont été décrites pour étudier l'effet du " repositionnement " du col vésical dans l'enceinte abdominale. La plus connue est la manouvre de Bonney qui consiste à refouler vers le haut le cul-de-sac vaginal antérieur, sans comprimer l'urètre, au moyen de deux doigts ou d'une pince. Parfois cette incontinence n'apparaîtra qu'en position debout, cuisses écartées.

2.2 L'examen au speculum

Il doit être fait au spéculum de Colin, de grande taille et large, à valve démontable. Il permet en premier lieu, après avoir refoulé les colpocèles antérieure et postérieure, d'apprécier l'état du col, de faire un examen gynécologique standard (bilan cervical et endométrial), puis d'effectuer trois manouvres en poussée pour apprécier les éléments prolabés et rechercher les éléments masqués :
- l'extraction progressive du spéculum monté permet d'extérioriser un prolapsus utérin masqué par les colpocèles ;
- le spéculum étant démonté, une des valves est appliquée sur la paroi vaginale antérieure permettant de bien exposer la paroi vaginale postérieure et de rechercher une rectocèle ;
- puis la valve est appliquée contre la paroi vaginale postérieure, sans accrocher le col dans un premier temps, ce qui permet d'observer un prolapsus utérin, une cervicocystoptôse, une cystocèle, parfois une incontinence urinaire masquée par un prolapsus postérieur. Ensuite la même manouvre est effectuée en accrochant le col utérin, ce qui refoule l'utérus et la cystocèle permettant là encore de découvrir une incontinence urinaire potentielle masquée mais il faut se méfier de cette manouvre car on arrive à faire fuir pratiquement toutes les patientes si l'on presse fort le cul-de-sac vaginal antérieur.

2.3 Les touchers pelviens

Par le toucher vaginal, on apprécie la sensibilité de l'urètre, l'état de la cavité vaginale, de l'utérus et des annexes. Le toucher rectal apprécie le tonus des sphincters, recherche une lésion de l'ampoule rectale, l'impression de prolapsus interne du rectum, et permet de " crocheter " une rectocèle. Ce dernier geste est souvent responsable du diagnostic de rectocèle par excès.
Les touchers pelviens, pratiqués séparément puis combinés, permettent surtout de mettre en évidence une élytrocèle et d'évaluer la tonicité ainsi que la qualité du noyau fibreux central. La qualité des releveurs (en fait des faisceaux pubococcygiens) sera quantifiée. Pour ce faire, l'index et le médius légèrement écartés seront placés à plat, à la partie moyenne du vagin, sur sa face postérieure. La force de contraction des muscles sera notée en associant la qualité et la durée de la contraction. Une comparaison entre le releveur gauche et le releveur droit (siège plus fréquent des épisiotomies) sera faite. L'examinateur doit se méfier de sa propre latéralité qui peut conduire à des différences d'estimation. L'examen permet de dépister une inversion de commande périnéale et d'évaluer les compensations éventuelles utilisées par certaines patientes : adducteurs, abdominaux, fessiers. Dans certains cas, la force des releveurs est conservée, mais l'amarrage sur le noyau fibreux central n'est plus perçu ; au toucher bidigital le doigt s'insinue dans une encoche latérale : il existe un " diastasis " des releveurs. En fait le faisceau pubo-rectal est déchiré mais la partie pelvi-coccygienne du releveur est conservée.
Cet examen en position gynécologique est le plus souvent suffisant. Parfois, il faut réexaminer la patiente dans d'autres positions :
- accroupie ou debout, en demandant à la patiente d'appuyer la jambe gauche sur un petit tabouret, ce qui permet un toucher bidigital en poussée, dans d'excellentes conditions.
- en position génu-pectorale en cas de suspicion de pathologie de l'étage postérieur. Dans ce cas, l'examen débute dans cette position mais l'examen en position gynécologique ne doit pas être négligé. La descente périnéale doit être correctement mesurée en notant la distance entre le plan périnéal (c'est à dire le plan tangentiel à la marge anale) et le plan passant par les tubérosités ischiatiques au repos et en effort de poussée. En fait, cet examen est essentiellement endoscopique et doit comprendre une anuscopie et une rectoscopie puisqu'en dehors des prolapsus extériorisés l'examen clinique de l'anus, dans les prolapsus rectaux internes, et dans les périnées descendants, est normal.

Conclusion

Le périnée n'est la propriété d'aucun spécialiste et son rôle fonctionnel est considérable puisqu'il touche les fonctions urinaires, génitales et digestives. L'examen fonctionnel du périnée s'intéresse aux troubles des trois étages dont le retentissement sur la qualité de vie de la patiente est apprécié. Il se fait de façon statique et dynamique et enfin doit être global, sans aucune négligence de la fonction voisine, pour que la prise en charge thérapeutique ne concerne pas exclusivement celle qui ressort de l'examinateur. Rappelons que l'incontinence anale est estimée à 27 % des patientes présentant une incontinence urinaire.
 
 

Références

mis en ligne le 14 novembre 1998