Résumé
Le traitement du cancer du rectum a considérablement
évolué ces 20 dernières années. La conservation de l'anus
peut être envisagée quand il existe une marge de sécurité
distale d'au moins un centimètre entre le bord inférieur
de la tumeur et le sphincter. Sur le plan technique, il
est possible de réséquer la totalité de l'ampoule rectale
et de faire une anastomose colo-anale. La conservation
de l'anus « à tout prix » a même conduit à entreprendre
des résections inter sphinctériennes où une partie voire
la quasi-totalité du sphincter interne est réséquée pour
pouvoir obtenir cette marge distale d'au moins un
centimètre. Toutes ces interventions qui comportent une
résection étendue voire complète de l'ampoule rectale
ont pour conséquence la perte de la fonction réservoir
du rectum et la possibilité de séquelles fonctionnelles
qui peuvent altérer la qualité de vie.
Résultat fonctionnel d'une anastomose basse
Après résection rectale avec anastomose colorectale
basse ou coloanale directe, il existe de manière
quasi constante dans la période post-opératoire une
irrégularité du transit, une augmentation du nombre
des selles, une fragmentation des selles, une impériosité,
et des troubles de la continence. L'impériosité est définie comme l'impossibilité de se retenir plus de 10 ou
15 minutes quand le besoin d'aller à la selle est perçu.
La fragmentation est un des troubles le plus souvent
présents et peut se définir comme l'émission de plusieurs
selles rapprochées, peu abondantes, espacées de
quelques minutes à une demi heure. La session totale
dure souvent plus d'une heure, pendant laquelle les
patients sont immobilisés à proximité des toilettes
où ils doivent retourner à plusieurs reprises, souvent
de manière impérieuse, et pour exonérer très peu de
chose. Ces symptômes regroupés sous le vocable de
syndrome de la résection antérieure sont secondaires
à la diminution du volume et de la compliance du
néo-rectum. Le résultat fonctionnel s'améliore
progressivement dans les mois suivant l'intervention.
Cette amélioration peut se poursuivre au-delà de la
première année, du fait d'un certain degré d'adaptation
du patient à cette nouvelle situation et de la réapparition
progressive d'une fonction réservoir du néorectum,
comme en témoigne l'augmentation du volume maximum tolérable dans les études manométriques. Elle
reste cependant tempérée par le fait qu'avec un recul de
plus d'un an, un quart des patients se plaignent toujours
d'impériosité et que des troubles de la continence restent
présents chez 25 à 50 % d'entre eux.
Cette altération de la fonction ano-rectale a une
traduction manométrique. Le volume maximum
tolérable du néo-rectum est abaissé, d'autant plus
que l'anastomose est basse. Il en est de même de la
compliance rectale.
Parallèlement à la démarche suivie pour l'anastomose
iléo-anale, l'idée d'améliorer la fonction d'une
anastomose colo-anale par l'incorporation d'un réservoir
colique a vu le jour dans les années 1980 [1, 2].
Il s'agit d'un réservoir en J obtenu en repliant le côlon
sur lui même et en affaissant la cloison entre les deux
jambages ainsi créés. Plus de 6 études randomisées
ont montré que le réservoir colique permettait une
amélioration de la fonction immédiate et à long
terme avec des reculs supérieurs à 2 ans. L'étude la
plus importante qui a randomisé une centaine de
patients, a montré également une réduction du taux
de complications postopératoires chez les patients
ayant eu un réservoir colique [3]. La taille optimale
du réservoir en J semble être 6cm. Un réservoir
colique de plus grande taille entraîne des troubles
de l'évacuation, certains patients devant avoir recours
à des lavements pour en assurer l'évacuation complète.
Un réservoir de plus petite taille perd sa fonction
réservoir. Il peut être construit aussi bien à partir du
côlon sigmoïde à la condition qu'il ne soit pas porteur
de diverticules, que du côlon gauche si le sigmoïde n'est
pas utilisable.
Des alternatives au réservoir colique ont été proposées.
La technique de coloplastie transverse consiste à
inciser longitudinalement le côlon 4 cm en amont de
son extrémité distale sur une longueur de 8 cm, et de
refermer cette ouverture transversalement. Une étude
multicentrique randomisée portant sur près de 300
patients a montré que le résultat fonctionnel n'était
pas différent de celui d'une anastomose colo-anale
directe, et moins bon que celui du réservoir colique [4].
Cette technique peut trouver un intérêt chez les
patients obèses avec un pelvis étroit, où la réalisation et
la descente du réservoir peuvent être rendues difficiles
en raison de l'épaisseur du mésocolon. Une autre alternative est la réalisation d'une anastomose coloanale
latéro-terminale, laissant un cul de sac colique de 4 à
5 cm de long. Cette technique, plus simple à réaliser
que le réservoir colique, ne donne pas plus de complications
post-opératoires et le résultat fonctionnel n'est
pas différent [5]. Une étude randomisée multicentrique
de grande échelle est en cours.
En résumé, les anastomoses colorectales très basses
ou les anastomoses coloanales peuvent entraîner des
séquelles fonctionnelles qui s'améliorent de manière
inconstante avec le temps. La création d'un réservoir
colique permet d'améliorer la fonction et la qualité
de vie en diminuant ces séquelles fonctionnelles.
L'amélioration de la fonction porte à la fois sur la
continence, la fréquence des selles et la diminution de
l'impériosité. Elle est immédiate et persiste à plus long
terme. L'anastomose latéro-terminale semble donner des
résultats équivalents.
Résections inter-sphinctériennes
Dans les cancers du très bas rectum ou de la jonction
anorectale, on peut repousser les limites de la
conservation sphinctérienne en proposant des résections
inter-sphinctériennes. Après avoir mobilisé le rectum et
son méso jusqu'au plancher pelvien, la dissection est
poursuivie à l'intérieur du canal anal, entre le sphincter
externe qui est conservé et le sphincter interne dont on
résèque la partie supérieure voire la quasi totalité pour
trouver une marge distale suffisante, d'au moins 1cm, sous
le pôle inférieur de la tumeur. Les résultats fonctionnels
de ces résections inter sphinctériennes sont cependant
moins bons que ceux des anastomoses coloanales sans
résection sphinctérienne, avec notamment des troubles
de la continence chez plus de 50 % des patients. Ils
doivent en être informés, d'autant que ce risque est
difficilement prévisible.(5)
Effets de la radiothérapie
La radiothérapie altère le résultat fonctionnel des
anastomoses colorectales basses ou colo anales. Les
lésions radiques affectent de façon prédominante le
sphincter interne. L'irradiation du sphincter est un
facteur aggravant et doit être évitée si le siège de la
tumeur le permet. L'altération est plus importante en
cas de radiothérapie postopératoire, probablement du
fait de l'inclusion du côlon pré-anastomotique dans le
volume irradié. La radio chimiothérapie post-opératoire
entraîne une augmentation du nombre de selles, une
augmentation des selles nocturnes, et majore l'irrégularité
du transit, l'impériosité et les épisodes d'incontinence. Les
altérations fonctionnelles induites par la radiothérapie
sont aussi présentes après radiothérapie préopératoire.
Elles peuvent apparaître après un délai de plusieurs
années et sont irréversibles.
Références
1. Parc R, Tiret E, Frileux P, Mozskowski E, Loygue J. Resection
and colo-anal anastomosis with colonic reservoir for
rectal carcinoma. Br J Surg 1986; 73: 139-41
2. Hallböök O, Pahlman L, Krog M, Wexner S, Sjodahl R.
Randomised comparison of straight and colonic J pouch
anastomosis aft er low anastomosis. Ann Surg 1996; 224:
58-65
3. Fazio VW, Zutshi M, Remzi Fh,et al. A randomized multicenter
trial to compare long-term functional outcome,
quality of life, and complications of surgical procedures
for low rectal cancers. Ann Surg 2007; 246: 481-90
4. Machado M, Nygren J, Goldman S, Ljungqvist O. Similar
outcome aft er colonic pouch and side-to-end anastomosis
in low anterior resection for rectal cancer: a prospective
randomized trial. Ann Surg 2003; 238: 214-20
5. Chamlou R, Parc Y, Simon T, Bennis M, Dehni N, Parc R,
Tiret E. Long-term results of intersphincteric resecton for
low rectal cancer. Ann Surg 2007; 246: 916-22